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Antoine Court de Gébelin né à Genève 1719, Nîmes 1728, ou 1724? Il est mort à Paris le 12 mai 1784 |
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No.
0 Zéro
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![]() Le fou |
![]() Le joueur de gobelets |
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![]() La Reine |
![]() Le Roi |
![]() Le grand Prêtre |
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![]() La Force |
![]() La Tempérance |
![]() La Justice |
![]() La Prudence |
![]() Le Sage |
![]() Le Soleil |
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![]() La Création |
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ARTICLE II. Outre les Atous, ce Jeu
est composé de quatre Couleurs distinguées par leurs emblêmes:
on les appelle Epée, Coupe, Bâton & Denier. A représente l'As
d'Epée, surmonté d'une couronne qu'entourent des palmes.
Chacune de ces couleurs est composée de quatorze Cartes, c'est-à-dire de dix Cartes numérotées depuis I. jusqu'à X, & de quatre Cartes figurées, qu'on appelle le Roi, la Reine, le Chevalier ou Cavalier, & son Ecuyer ou Valet. Ces quatre Couleurs sont relatives aux quatre Etats entre lesquels étoient divisés les Egyptiens. L'Épée désignoit
le Souverain & la Noblesse toute Militaire. Ce Jeu fondé sur le nombre septénaire Ce Jeu est absolument
fondé sur le nombre sacré de sept. Chaque couleur est de
deux fois sept cartes. Les Atous sont au nombre de trois fois sept; le
nombre des cartes de soixante-dix-sept; le Fou étant comme 0. Or,
personne n'ignore le rôle que ce nombre jouoit chez les Egyptiens,
& qu'il étoit devenu chez eux une formule à laquelle
ils ramenoient les élémens de toutes les Sciences. Ce Jeu ne peut donc avoir été inventé que par des Egyptiens, puisqu'il a pour base le nombre sept; qu'il est relatif à la division des habitans de l'Egypte en quatre classes; que la plupart de ses Atous se rapportent absolument à l'Egypte, tels que les deux Chefs des Hiérophantes, homme & femme, Isis ou la Canicule, Typhon, Osiris, la Maison-Dieu, le Monde, les Chiens qui désignent le Tropique, &c; que ce Jeu, entiérement allégorique, ne put être l'ouvrage que des seuls Egyptiens. Inventé par un homme de génie, avant ou après le Jeu des Echecs, & réunissant l'utilité au plaisir, il est parvenu jusqu'à nous à travers tous les siècles; il a survécu à la ruine entière de l'Egypte & de ces connoissances qui la distinguoient; & tandis qu'on n'avoit nulle idée de la sagesse des leçons qu'il renfermoit, on ne laissoit pas de s'amuser du Jeu qu'elle avoit inventé. Il est d'ailleurs aisé de tracer la route qu'il a tenue pour arriver dans nos Contrées. Dans les premiers siècles de l'Eglise, les Egyptiens étoient très-répandus à Rome; ils y avoient porté leurs cérémonies & le culte d'Isis; par conséquent le Jeu dont il s'agit. Ce Jeu, intéressant par lui-même, fut donné à l'Italie jusqu'à ce que les liaisons des Allemands avec les Italiens le firent connoître de cette seconde Nation; & jusqu'à ce que celles des Comtes de Provence avec l'Italie, & sur tout le séjour de la Cour de Rome à Avignon, le naturalisa en Provence & à Avignon. S'il ne vint pas jusqu'à Paris, il faut l'attribuer à la bisarrerie de ses figures & au volume de ses Cartes qui n'étoient point de nature à plaire à la vivacité des Dames Françoises. Aussi fut-on obligé, comme nous le verrons bientôt, de réduire excessivement ce Jeu en leur faveur. Cependant l'Egypte elle-meme ne jouit point du fruit de son invention: réduits à la servitude la plus déplorable, à l'ignorance la plus profonde, privés de tous les Arts, ses Habitans seroient hors d'état de fabriquer une seule Carte de Jeu. Si nos Cartes Françoises, infiniment moins compliquées, exigent le travail soutenu d'une multitude de mains & le concours de plusieurs Arts, comment ce Peuple infortuné auroit-il pu conserver les siennes ? Tels sont les maux qui fondent sur une Nation asservie, qu'elle perd jusques aux objets de ses amusemens: n'ayant pu conserver ses avantages les plus précieux, de quel droit prétendroit-elle à ce qui n'en étoit qu'un délassement agréable ? Noms Orientaux conservés dans ce Jeu Ce Jeu a conservé quelques noms qui le déclareroient également Jeu Oriental si on n'en avoit pas d'autres preuves. Ces Noms sont ceux de Taro, de Mat & de Pagad. 1. Tarots Le nom de ce Jeu est pur Egyptien: il est composé du mot Tar, qui signifie voie, chemin; & du mot Ro, Ros, Rog, qui signifie Roi, Royal. C'est, mot-à-mot, le chemin Royal de la vie. Il se rapporte en effet à la vie entière des Citoyens, puisqu'il est formé des divers Etats entre lesquels ils sont divisés, & que ce Jeu les suit depuis leur naissance jusqu'à la mort, en leur montrant toutes les vertus & tous les guides physiques & moraux auxquels ils doivent s'attacher, tels que le Roi, la Reine, les Chefs de la Religion, le Soleil, la Lune, &c. Il leur apprend en même tems par le Joueur de gobelets & par la roue de fortune, que rien n'est plus inconstant dans ce monde que les divers Etats de l'homme: que son seul refuge est dans la vertu, qui ne lui manque jamais au besoin. 2. Mat Le Mat, nom vulgaire du fou, & qui subsiste en Italien, vient de l'Oriental Mat, assommé, meurtri, félé. Les Fous ont toujours été représentés comme ayant le cerveau félé. 3. Pagad Le Joueur de gobelets
est appellé Pagad dans le courant du Jeu. Ce nom qui ne ressemble
à rien dans nos Langues Occidentales, est Oriental pur & très-bien
choisi: Pag signifie en Orient, Chef, Maître, Seigneur: & Gad,
la Fortune. En effet, il est représente comme disposant du sort
avec sa baguette de Jacob ou sa verge des Mages. Article III 1o. Manière de donner les Cartes Un de nos Amis, M. L'A. R. a bien voulu nous expliquer la manière dont on le joue: c'est lui qui va parler, si nous l'avons bien compris. On joue ce Jeu à deux, mais on donne les Cartes comme si on jouoit trois: chaque Joueur n'a donc qu'un tiers des Cartes: ainsi pendant le combat il y a toujours un tiers des Troupes qui se reposent; on pourroit les appeller le Corps de réserve. Car ce Jeu est un Jeu de guerre, & non un Jeu pacifique comme on l'avoit dit mal-à-propos: or dans toute Armée il y a un Corps de réserve. D'ailleurs, cette réserve rend le Jeu plus difficile, puisqu'on a beaucoup plus de peine à deviner les Cartes que peut avoir son adversaire. On donne les Cartes par cinq, ou de cinq en cinq. Sur les 78 Cartes, il en reste donc trois à la fin; au lieu de les partager entre les Joueurs & la réserve ou le Mort, celui qui donne les garde pour lui; ce qui lui donne l'avantage d'en écarter trois. 2o. Manière de compter les points de son Jeu Les Atous n'ont pas tous la même valeur. Les 21. 20. 19. 18 & 17. sont appellés les cinq grands Atous. Les 1. 2. 3. 4. 5. sont appellés les cinq petits. Si on en a trois des grands ou trois des petits, on compte cinq points: dix points, si on en a quatre; & quinze, si on en a cinq. C'est encore une manière de compter Egyptienne: le dinaire ou denier de Pythagore étant égal au quaternaire, puisque un, deux, trois & quatre ajoutés ensemble font dix. Si on a dix Atous dans son Jeu, on les étale, & ils valent encore dix points, si on en a treize, on les étale aussi, & ils valent quinze points, indépendamment des autres combinaisons. Sept Cartes portent le Nom de Taros par excellence: ce sont les Cartes privilégiées; & encore ici, le nombre de sept. Ces Cartes sont: Le Monde ou Atout 21.
Et les quatre Rois. Si on a deux de ces Atous-Tarots, on demande à l'autre, qui ne l'a ? si celui-ci ne peut répondre en montrant le troisième, celui qui a fait la question marque 5. points: il en marque 15. s'il les a tous trois. Les séquences ou les 4 figures de la même couleur valent 5. points. 3o. Manière de jouer ses Cartes Le Fou ne prend rien, rien ne le prend: il forme Atout, il est de toute couleur également. Joue-t-on un Roi, n'a-t-on pas la Dame, on met le Fou, ce qui s'appelle excuse. Le Fou avec deux Rois, compte 5 points: avec trois, quinze. Un Roi coupé, ou mort, 5 points pour celui qui coupe. Si on prend Pagad à son adversaire, on marque 5 points. Ainsi le Jeu est de prendre à son adversaire les figures qui comptent le plus de points, & de faire tous ses efforts pour former des séquences: l'adversaire doit faire tous les siens pour sauver ses grandes figures: par conséquent voir venir, en sacrifiant de foibles Atous, ou les plus foibles Cartes de ses couleurs. Il doit sur tout se faire des renonces, afin de sauver ses fortes Cartes en coupant celles de son adversaire. 4o. Ecart de celui qui donne Celui qui donne ne peut écarter ni Atous ni Rois; il se seroit trop beau Jeu, puisqu'il se sauveroit sans péril. Tout ce qu'on lui permer en faveur de sa primauté, c'est d'écarter une séquence: car elle compte, & elle peut lui former une renonce, ce qui est un double avantage. 5o. Manière de compter les mains La partie est en cent, comme au Piquet, avec cette différence, que ce n'est pas celui, qui arrive le premier à cent lorsque la partie est commencée qui gagne, mais celui qui fait alors le plus de points; car il faut que toute partie commencée aille jusqu'au bout: il offre ainsi plus de ressource que le Piquet. Pour compter les points qu'on a dans ses mains, chacune des sept Cartes appellées Tarots, avec une Carte de couleur, vaut 5. points. La Dame avec une Carte, 4. Le Cavalier avec une Carte, 3. Le Valet avec une Carte, 2. 2. Cartes simples ensemble, 1. On compte l'excedent des points qu'un des adversaires a sur l'autre, & il les marque: on continue de jouer jusqu'à ce qu'on soir parvenu à cent. Article IV On nous a fait voir sur un Catalogue de Livres Italiens, le titre d'un Ouvrage où la Géographie est entrelacée avec le Jeu des Tarots: & nous n'avons pu avoir ce Livre. Contient-il des leçons de Géographie à graver sur chaque Carte de ce Jeu? Est-ce une application de ce Jeu à la Géographie? Le champ de conjectures est sans fin, & peut-être qu'à force de multiplier les combinaisons, nous nous éloignerions plus des vues de cet Ouvrage. Sans nous embarasser de ce qu'il a pu dire, voyons nous-même comment les Egyptiens auroient pu appliquer ce Jeu à la Géographie Politique, telle qu'elle étoit connue de leur tems, il y a à peu-près trois mille ans. Le Tems ou le Monde, le moment où la Terre sortit du cahos, où elle prit une forme, se divisant en Terres & en mers, & où l'homme fut créé pour devenir le Maître, le Roi de cette belle propriété. Les quatre Vertus Cardinales, correspondent aux IV. côtes du Monde, Orient, Occident, Nord & Midi, ces quatre points relatifs à l'homme, par lesquels il est au centre de tout; qu'on peut appeller sa droite, sa gauche, sa face & son dos, & d'où ses connoissances s'étendent en rayons jusqu'à l'extrémité de tout, suivant l'étendue de ses yeux physiques premièrement, & puis de ses yeux intellectuels bien autrement perçans. Les quatre Couleurs seront
les IV. Régions ou parties du Monde correspondantes aux quatre
points cardinaux, l'Asie, l'Afrique, l'Europe & la Celto-Scythie ou
les Pays glacés du Nord: division qui s'est augmentée de
l'Amérique depuis sa découverte, & où pour ne
rien perdre de l'ancienne on a substitué à la Celto-Scythie
les Terres polaires du Nord & du Midi. Coupe, le Nord, d'où descendirent les Peuples, & d'où vint l'Instruction & la Science. Denier, l'Europe ou l'Occident, riche en mines d'or dans ces commencemens du monde, que si mal à propos nous appellons le vieux-tems, les tems antiques. Chacune des X. Cartes numérotées de ces IV. couleurs, sera une des grandes Contrées de ces IV. Régions du Monde. Les X. Cartes d'Epée auront représenté, l'Arabie; l'Idumée, qui régnoit sur les Mers du Midi; la Palestine peuplée d'Egyptiens; la Phénice, Maîtresse de la Mer Méditerranée; la Syrie ou Aramée; la Mésopotamie ou Chaldée, la Médie, la Susiane, la Perse & les Indes. Les X. Cartes de Baton auroit représenté les trois grandes divisions de l'Egypte, Thébaide ou Egypte supérieure, Delta ou basse Egypte, Heptanome ou Egypte du milieu divisée en sept Gouvernements. Ensuite l'Ethiopie, la Cyrénaique, ou à sa place les terres de Jupiter Ammon, la Lybie ou Carthage, les Pacifiques Atlantes, les Numides vagabons, les Maures appuyés sur l'Océan Antlantique; les Gétules, qui placés au Midi de l'Atlas, se répandoient dans ces vastes Contrées que nous appelons aujourd'hui Nigritie & Guinée? Les X. Cartes de Denier auront représenté l'Isle de Crète, Royaume de l'illustre Minos, la Grèce & ses Isles, l'Italie, la Sicile & ses volcans, les Baléares célèbres par l'habileté de leurs troupes de trait, la Bétique riche en troupeaux, la Celtibérie abondante en mines d'or: Gadix ou Cadir, l'Isle d'Hercule par excellence, la plus commerçante de l'Univers; la Lusitanie & les Isles Fortunées, ou Canaries. Les X. Cartes de Coupe, l'Arménie & son mont Ararat, l'Ibérie, les Scythes de l'Imaüs, les Scythes du Caucase, les Cimmériens des Palus-Méotides, les Getes ou Goths, les Daces, les Hyperboréens si célèbres dans cette haute Antiquité, les Celtes errants dans leurs forêts glacées, l'Isle de Thulé aux extrémités du Monde. Les quatre Cartes figurées de chaque couleur auront contenu des détails géographiques relatifs à chaque Région. Les Rois, l'état des Gouvernements de chacune, les forces des Empires qui les composoient, & comment elles étoient plus ou moins considérables suivant que l'Agriculture y étoit en usage & en honneur; cette source intarissable de richesses toujours renaissantes. Les Reines, le développement de leurs Religions, de leurs Moeurs, de leurs Usages, sur-tout de leurs Opinions, l'Opinion ayant toujours été regardée comme la Reine du monde. Heureux celui qui saura la diriger; il sera toujours Roi de l'Univers, maître de ses semblables; c'est Hercule l'éloquent qui mène les hommes avec des freins d'or. Les Cavaliers, les exploits des Peuples, l'Histoire de leurs Héros ou Chevaliers; celle de leurs Tournois, de leurs Jeux, de leurs batailles. Les Valets, l'Histoire des Arts, leur origine, leur nature; tout ce qui regarde la portion industrieuse de chaque Nation, celle qui se livre aux objets méchaniques, aux Manufactures, au Commerce qui varie de cent manières la forme des richesses sans rien ajouter au fond, qui fait circuler dans l'Univers ces richesses & les objets de l'industrie; qui met à même les Agricoles de faire renaître les richesses en leur fournissant les débouchés les plus prompts de celles qu'ils ont déjà fait naître, & comment tout est étranglé dès que cette circulation ne joue pas avec liberté, puisque les Commerçans sont moins occupés, & ceux qui leur fournissent découragés. L'ensemble des XXI ou XXII Atous, les XXII Lettres de l'Alphabet Egyptien commun aux Hébreux & aux Orientaux, & qui servant de chiffres, sont nécesaires pour tenir compte de l'ensemble de tant de contrées. Chacun de ces Atous aura
eu en même tems un usage particulier. Plusieurs auront été
relatifs aux principaux objets de la Géographie Céleste,
si on peut se servir de cette expression. Tels, le
Soleil, la Lune, le Cancer, les Colonnes d'Hercule, les Tropiques ou leurs
Chiens, la Canicule, cette belle & brillante Portière des Cieux. Tous les autres peuvent être considérés relativement à la Géographie politique & morale, au vrai Gouvernement des Etats: & même au gouvernement de chaque homme en particulier. Les quatre Atous relatifs à l'autorité civile & religieuse, font connoître l'importance pour un Etat de l'unité de Gouvernement, & de respect pour les Anciens. Les quatre Vertus Cardinales montrent que les Etats ne peuvent se soutenir que par la bonté du Gouvernement, par l'excellence de l'instruction, par la pratique des vertus dans ceux qui gouvernent & qui sont gouvernés: Prudence à corriger les abus, Force pour maintenir la paix & l'union, Tempérance dans les moyens; Justice envers tous. Comment l'ignorance, la hauteur, l'avaricie, la sottise dans les uns, engendrent dans les autres un mépris funeste: d'où résultent les désordres qui ébranlent jusques dans leurs fondemens les Empires où on viole la Justice, où on force tous les moyens, où l'on abuse de sa force, & où on vit sans prévoyance. Désordres qui ont détruit tant de Familles dont le nom avoit retenti si long-tems par toute la Terre, & qui avoient régné avec tant de gloire sur les Nations étonnées. Ces vertus ne sont pas moins nécessaires à chaque Individu. La Tempérance régle ses devoirs envers soi-même, sur-tout envers son propre corps qu'il ne traite trop souvent que comme un malheureux esclave, martyr de ses affections desordonnées. La Justice qui régle ses devoirs envers son prochain & envers la Divinité elle-même à qui il doit tout. La Force avec laquelle il se soutient au milieu des ruines de l'Univers, il se rit des efforts vains & insensés des passions qui l'assiégent sans cesse de leurs flots impétueux. Enfin, la Prudence avec laquelle il attend patiemment le succès de ses soins, prêt à tout événement & semblable à un fin joueur qui ne risque jamais son jeu & sait tirer parti de tout. Le Roi triomphant devient alors l'emblême de celui qui au moyen de ces vertus a été sage envers lui-même, juste envers autrui, fort contre les passions, prévoyant à s'amasser des ressources contre les tems d'adversité. Le Tems qui use tout avec une rapidité inconcevable, la Fortune qui se joue de tout; le Bâteleur qui escamote tout, la Folie qui est de tout, l'Avarice qui perd tout; le Diable qui se fourre par-tout: la Mort qui engloutit tout, nombre septenaire singulier qui est de tout pays, peut donner lieu à des observations non moins importantes & non moins variées. Enfin, celui qui a tout à gagner & rien à perdre, le Roi véritablement triomphant, c'est le vrai Sage qui la lanterne en main est sans cesse attenif à ses démarches, ne fait aucune école, connoit tout ce qui est bien pour en jouir, & apperçoit tout ce qui est mal pour l'éviter. Telle seroit ou à
peu près l'explication géographiquo-politique-morale de
cet antique Jeu: & telle doit être la fin de tous, Humanité,
que vous seriez heureuse, si tous les jeux se terminoient ainsi!
Article V M. Bertin qui a rendu de si grands services à la Littérature & aux Sciences, par les excellens Mémoires qu'il s'est procurés, & qu'il a fait publier sur la Chine, nous a communiqué un Monument unique qui lui a été envoyé de cette vaste Contrée, & qu'on fait remonter aux premiers âges de cet Empire, puisque les Chinois le regardent comme un Inscription relative au deséchement des eaux du Déluge par Yao. Il est composé de caractères qui forment de grands compartiments en quarté-long, tous égaux, & précisément de la même grandeur que les Cartes du Jeu des Tarots. Ces compartiments sont distribués en six colonnes perpendiculaires, dont les cinq premières renferment quatorze compartiments chacune, tandis que la sixième qui n'est remplie qu'à moirié n'en contient que sept. Ce Monument est donc composé de soixante-dix-sept figures ainsi que le Jeu de Tarots: & il est formé d'après la même combinaison du nombre sept, puisque chaque colonne est de quatorze figures, & que celle qui ne l'est qu'à demi, en contient sept. Sans cela, on auroit pu arranger ces soixante-dix-sept compartiments de manière à ne laisser presque point de vide dans cette sixième colonne: on n'auroit eu qu'à faire chaque colonne de treize compartiments; & la sixième en auroit eu douze. Ce Monument est donc parfaitement semblable, quant à la disposition, au Jeu des Tarots, si on les coloit sur un seul Tableau: les quatre couleurs feroient les quatre premières colonnes à quatorze cartes chacune: & les atous au nombre de vingt-un, rempliroient la cinquième colonne, & précisément la moitié de la sixième. Il seroit bien singulier qu'un rapport pareil fût le simple effet du hasard: il est donc très-apparent que l'un & l'autre de ces Monuments ont été formés d'après la même théorie, & sur l'attachement au nombre sacré de sept; ils ont donc l'air de n'être tous les deux qu'une application différente d'une seule & même formule, antérieure peut-être à l'existence des Chinois & des Egyptiens: peut-être même trouvera-t-on quelque chose de pareil chez les Indiens ou chez les Peuples du Thibet placés entre ces deux anciennes Nations. Nous avons été fort tentés de faire aussi graver ce Monument Chinois; mais la crainte de le mal figurer en le réduisant à un champ plus petit que l'original, joint à l'impossibilité où nos moyens nous mettent de faire tout ce qu'exigeroit la perfection de notre ouvrage, nous a retenu. N'omettons pas que les
figures Chinoises sont en blanc sur un fond très-noir; ce qui les
rend très-saillantes. Article VI Pendant un grand nombre de siècles, la Noblesse montoit à cheval, & divisée en couleurs ou en factions, elle exécutoit entr'elle des combats feints ou Tournois parfaitement analogues à ce qu'on exécute dans les jeux de cartes, & sur-tout dans celui des Tarots, qui étoit un jeu militaire de même que celui des échecs, en même tems qu'il pouvoit être envisagé comme un jeu civil, en quoi il l'emportoit sur ce dernier. Dans l'origine, les Chevaliers du Tournois étoient divisés en quatre, même en cinq bandes relatives aux quatre couleurs des Tarots & à la masse des Atous. C'est ainsi que le dernier divertissement de ce genre qu'on ait vu en France, fut donné en 1662, par Louis XIV, entre les Tuileries & le Louvre, dans cette grande place qui en a conservé le nom de Carousel. Il étoit composé de cinq Quadrilles. Le Roi étoit à la tête des Romains: son Frère, Chef de la Maison d'Orléans, à la tête des Persans: le Prince de Condé commandoit les Turcs: le Duc d'Enguien son fils, les Indiens: le Duc de Guise, les Américains. Trois Reines y assistèrent sous un dais: la Reine-Mère, la Reine régnante, la Reine d'Angleterre veuve de Charles II. Le Comte de Sault, fils du Duc de Lesdiguières, temporta le prix & le reçut des mains de la Reine-Mère. Les Quadrilles étoient
ordinairement composés de 8 ou de 12 Cavaliers pour chaque couleur:
ce qui, à 4 couleurs & à 8 par Quadrille, donne le nombre
32, qui forme celui des Cartes pour le Jeu de Piquet: & à 5
couleurs, le nombre 40 qui est celui des Cartes pour Jeu de Quadrille.
Article VIII Lorsqu'on examine les Jeux de Cartes en usage chez les Espagnols, on ne peut s'empêcher de reconnoître qu'ils sont un diminutif des Tarots. Leurs Jeux les plus distingués sont celui de l'Hombre qui se joue à trois: & le Quadrille qui se joue à quatre & qui n'est qu'une modification du Jeu de l'Hombre. Celui-ci signifie le Jeu de l'Homme ou de la vie humaine; il a donc un nom qui correspond parfaitement à celui du Tarot. Il est divisé en quatre couleurs qui portent les mêmes noms que dans les Tarots, tels que Spadille ou épée, Baste ou bâton, qui sont les deux couleurs noires; Copa ou Coupe, & Dinero ou Denier, qui sont les deux couleurs rouges. Plusieurs de ces noms se sont transmis en France avec ce Jeu: ainsi l'as de pique est appellé Spadille ou épée; l'as de trefle, Baste, c'est-à-dire, bâton. L'as de coeur est appellé Ponte, de l'Espagnol Punto, as, ou un point. Ces Atous, qui sont les plus forts, s'appellent Matadors, ou les Assommeurs, les Triomphans qui ont détruit leurs ennemis. Ce Jeu est entierement formé sur les Tournois; la preuve en est frappante, puisque les couleurs en sont appellées Palos ou pieux, les lances, les piques des Chevaliers. Les Cartes elle-mêmes sont appellées Naypes, du mot Oriental Nap, qui signifie prendre, tenir: mot-à-mot, les Tenans. Ce sont donc quatre ou cinq Quadrilles de Chevaliers qui se battent en Tournois. Ils sont quarante, appellés Naypes ou Tenans. Quatre couleurs appellées Palos ou rangs de piques. Les Vainqueurs sont appellés Matadors ou Assommeurs, ceux qui sont venus à bout de défaire leurs ennemis. Enfin les noms des quatre
couleurs, celui même du Jeu, démontrent qu'il a été
formé en entier sur le Jeu des Tarots; que les Cartes Espagnoles
ne sont qu'une imitation en petit du Jeu Egyptien. Article VIII D'après ces données, il n'est personne qui ne s'apperçoive sans peine que les Cartes Françoises ne sont elles-mêmes qu'une imitation des Cartes Espagnoles, & qu'elles sont ainsi l'imitation d'une imitation, par conséquent une institution bien dégénerée, loin d'être une invention originale & première, comme l'ont cru mal à propos nos Savans qui n'avoient en cela aucun point de comparaison, seul moyen de découvrir les causes & les rapports de tout. On suppose ordinairement que les Cartes Françoises furent inventées sous le Règne de Charles VI, & pour amuser ce Prince foible & infirme: mais ce que nous nous croyons en droit d'affirmer, c'est qu'elles ne furent qu'une imitation des Jeux méridionaux. Peut-être même serions-nous en droit de supposer que les Cartes Françoises sont plus anciennes que Charles VI, puisqu'on attribue dans Ducange à S. Bernard de Sienne, contemporain de Charles V, d'avoir condamné au feu, non-seulement les masques & les dez à jouer, mais même les Cartes Triomphales, ou du Jeu appellé la Triomphe. On trouve dans le même Ducange les Statuts Criminels d'une Ville appellée Saona, qui défend également les Jeux de Cartes. Il faut que ce Statuts soient très-anciens, puisque dans cet Ouvrage on n'a pu en indiquer le tems: cette Ville doit être celle de Savone. Ajoûtons qu'il falloit que ces Jeux fussent bien plus anciens que S. Bernard de Sienne: auroit-il confondu avec les dez & les masques un Jeu nouvellement inventé pour amuser un grand Roi ? Nos Cartes Françoises ne présentent d'ailleurs nulle vue, nul génie, nul ensemble. Si elles ont été inventées d'après les Tornois, pourquoi a-t-on supprimé le Chevalier, tandis qu'on conservoit son Ecuyer ? pourquoi n'admettre dès-lors que treize Cartes au lieu de quatorze par couleur ? Les noms des couleurs se sont dégénérés au point de n'offrir plus d'ensemble. Si on peut reconnoître l'épée dans la pique, comment le bâton est-il devenu trèfle ? comment est-ce que le cœur & le carreau correspondent à coupe & à denier; & quelles idées réveilent ces couleurs ? Quelle idée présentent également les noms donnés aux quatre Rois ? David, Alexandre, César, Charlemagne, ne sont pas même relatifs aux quatre fameuses Monarchies de l'Antiquité, ni à celles des tems modernes. C'est un monstrueux composé. Il en est de même des noms des Reines: on les appelle Rachel, Judith, Pallas & Argine: il est vrai qu'on a cru que c'étoient des noms allégoriques relatifs aux quatre manières dont une Dame s'attire les hommages des hommes: que Rachel désigne la beauté, Judith la force, Pallas la sagesse, & Argine, où l'on ne voit que l'anagramme Regina, Reine, la naissance. Mais quels rapports ont ces noms avec Charles VI ou avec la France ? que ces allégories sont forcées ? Il est vrai qu'entre les noms de Valets on trouve celui de la Hire, qui pourroit se rapporter à un des Généraux François de Charles VI; mais ce seul rapport est-il suffisant pour brouiller toutes les époques ? Nous en étions ici lorsqu'on nous a parlé d'un Ouvrage de M. l'Abbé Rive, où il discute le même objet: après l'avoir cherché en vain chez la plûpart de nos Libraires, M. de S. Paterne nous le prête. Cet Ouvrage est intitulé: Notices historiques & critiques de deux Manuscrits de la Bibliothèque de M. le Duc de la Valliere, dont l'un a pour titre le Roman d'Artus, Comte de Bretaigne, & l'autre, le Romant de Pertenay ou de Lusignen, par M. l'Abbé Rive, &c. à Paris, 1779, in 4o. 36 pages. A la page 7, l'Auteur commence à discuter ce qui regarde l'origine des Cartes Françoises; nous avons vu avec plaisir qu'il soutient, 1o. que ces Cartes sont plus anciennes que Charles VI; 2o. qu'elles sont une imitation des Cartes Espagnoles:nous allons donner un Précis succinct de ses preuves. "Les Cartes, dit-il, sont au moins de l'an 1330; & ce n'est ni en France, ni en Italie, ni en Allemagne qu'elles paroissent pour la première fois. On les voit en Espagne vers cette année, & bien long-tems avant qu'on en trouve la moindre trace dans aucune autre Nation. Elles y ont été inventées, selon le Dictionnaire Castillan de 1734., par un nommé Nicolao Pepin... On les trouve en Italie vers la fin de ce même Siècle, sous le nom de Naibi, dans la Chronique de Giovan Morelli, qui est de l'an 1393." Ce savant Abbé nous apprend en même tems que la première pièce Espagnole qui en atteste l'existence, est d'environ l'an 1332. "Ce sont les Statuts d'un Ordre de Chevalerie établi vers ce tems-là en Espagne, & où il a été établi par Alphonse XI, Roi de Castille. Ceux qu'on y admettoit faisoient serment de ne pas jouer aux Cartes". On les voit ensuite en France sous le Règne de Charles V. Le Petit Jean de Saintré ne fut honoré des faveurs de Charles V que parce qu'il ne jouoit ni aux dez ni aux Vartes, & ce Roi les proscrivit ainsi que plusieurs autres Jeux, par son Edit de 1369. On les décria dans diverses Provinces de la France; on y donna à quelques-unes de leurs figures des noms faits pour inspirer de l'horreur. En Provence, on en appella les Valets Tuchim. Ce nom désignoit une race de voleurs qui, en 1361, avoient causé dans ce Pays & dans le Comtat Venaissin, un ravage si horrible, que les Papes furent obligés de faire prêcher une Croisade pour les exterminer. Les Cartes ne furent introduites dans la Cour de France que sous le Successeur de Charles V. On craignit même en les y introduisant, de blesser la décence, & on imagina en conséquence un prétexte: ce fut celui de calmer la mélancolie de Charles VI.. On inventa sous Charels VII le Jeu de Piquet. Ce Jeu fut cause que les Cartes se répandirent, de la France, dans plusieurs autres parties de l'Europe." Ces détails sont très-intéressans; leurs conséquences le sont encore plus. Ces Cartes contre lesquelles on fulminoit dans le XIVe Siècle, & qui rendoient indigné des Ordres de Chevalerie, étoient nécessairement très-anciennes: elles ne prouvoient être regardées que comme des restes d'un honteux Paganisme: c'étoient donc les Cartes des Tarots; leur figure bisarre, leurs noms singuliers, tels que la Maison-Dieu, le Diable, la Papesse, &c. leur haute Antiquité qui se perd dans la nuit des tems, les sorts qu'on en tiroit, &c. tout devoit les faire regarder comme un amusement diabolique, comme une œuvre de la plus noire magie, d'une sorcellerie condamnable. Cependant le moyen de ne pas jouer! On inventa donc des Jeux plus humains, plus épurés, dégagés de figures qui n'étoient bonnes qu'à effrayer: de-là, les Cartes Espagnoles & les Cartes Françoises qui ne furent jamais vouées à l'interdit comme ces Cartes maudites venues de l'Egypte, mais qui cependant se traînoient de loin sur ce Jeu ingénieux. De-là sur-tout le Jeu de Piquet, puisqu'on y joue à deux, qu'on y écarte, qu'on y a des séquences, qu'on y va en cent: qu'on y compte le Jeu qu'on a en main, & les levées, & qu'on trouve nombre d'autres rapports aussi frappans. Conclusion Nous osons donc nous flatter que nos Lecteurs recevront avec plaisir ces diverses vues sur des objets aussi communs que les Cartes, & qu'ils trouveront qu'elles rectifient parfaitement les idées vagues & mal combinées qu'on avoit eues jusques à présent sur cet objet. Qu'on n'avancera plus
comme démontrées ces propositions. Application de ce Jeu à la Divination Pour terminer ces recherches & ces développemens sur le Jeu Egyptien, nous allons mettre sous les yeux du Puplic la Dissertation que nous annoncée & où l'on prouve comment les Egyptiens appliquoient ce Jeu à l'art de deviner, & de quelle manière ce même point de vue s'est transmis jusques dans nos Cartes à jouer faites à l'imitation de celles-là. On y verra en particulier ce que nous avons déjà dit dans ce Volume, que l'explication des Songes tenoit dans l'Antiquité à la Science Hiéroglyphique & Philosophique des Sages, ceux-ci ayant cherché à réduire en science le résultat de leurs combinaisons sur les Songes dont la Divinité permettoit l'accomplissement; & que toute cette science s'évanouit dans la suite des tems, & fut sagement défendue, parce qu'elle se réduisit à de vaines & futiles observations, qui dans des Siècles peu éclairés auroient pu être contraires aux intérêts les plus essentiels des foibles & des superstitieux. Cet Observateur judicieux nous fournir de nouvelles preuves que les Cartes Espagnoles sont une imitation de l'Egypte, puisqu'il nous apprend que ce n'est qu'avec un Jeu de Piquet qu'on consulte les sorts, & que plusieurs noms de ces Cartes sont absolument relatifs à des idées Egyptiennes. Le Trois de denier est
appellé le Seigneur, ou Osiris. Ce nom de Borgne, donné à Apollon ou au Soleil comme n'ayant qu'un oeil, est une épithète prise dans la Nature & qui nous fournira une preuve à ajoûter à plusieurs autres, que le fameux personnage de l'Edda qui a perdu un de ses yeux à une célèbre fontaine allégorique, n'est autre que le Soleil, le Borgne ou l'Oeil unique par excellence. Cette Dissertation est d'ailleurs si remplie de choses, & si propre à donner de saines idées sur la manière dont les Sages d'Egypte consultoient le Livre du Destin, que nous ne doutons pas qu'elle ne soit bien accueillie du Public, privé d'ailleurs jusqu'à présent de recherches pareilles, parce que jusques à présent personne n'avoit eu le courage s'occuper d'objets qui paroissoient perdus à jamais dans la profonde nuit des tems. * Boissard (J. J.). - Antiquaire et poète, né à Besançon en 1528, mort en 1602, fit plusieurs voyages en Italie, en Grèce, en Allemagne, dans le but de faire des recherches sur les anciens monuments, puis se fixa à Metz. Il avait déposé à Montbéliard beaucoup d'antiquités; mais le fruit de ses travaux fut perdu lors de l'invasion des Lorrains en Franche-Comté. On a de lui : Habitus variarum gentium, Metz; 1581, avec fig.; Emblemata latina, Francfort, 1593, avec fig.; Theatrum vitae humanae, Metz, 1596, Topographia urbis Romae, Francfort, 1597-1602; De Divinatione et magicis praestigiis, Oppenheim, 1615, ouvrage posthume, et des Poésies latines. |