Sergiu Celibidache
rencontre avec un maître soufi


compteur installé le 30 octobre 2008


Jacques Lang, pour le nouvel Opéra Bastille avait fait recruter une bande de 30 "Apaches", des intermittants du spectacle, afin de concrétiser et réussir la cérémonie du 14 juillet 1989 décidée par F. Mitterand. Des spécialistes du théâtre vivant et de l'événementiel, capables en 8 jours de vous transformer n'importe quel site en lieu de spectacle opérationnel et sécurisé. Les hasards de la vie ayant fait que j'en faisais partie, j'étais au service production dans un Opéra qui n'était pas fini, et n'avait pas l'électricité. Plus de 30 têtes couronnées ou Présidents en exercice avaient été invités. Que du beau linge! Georges Bush, père, accompagné d'une garde prétorienne de 200 barbouzes, les missiles sol/air sur les toits de la place de la Bastille transformée en piste d'hélicoptères et accessible seulement aux porteurs de badges, le métro les grilles tirées la station interdite, le quartier totalement bouclé et la circulation trombosée dans les rues de la moitié de la ville. Du rarement vu de mémoire de parisien. Les 12 plus grandes divas et chanteurs de la planète donnaient concert pour tout ces braves gens à 12h30, en lever de rideau d'un déjeuner grandiose à l'Elysée. A 11h45, seule Barbara Hendrix était arrivée à pied vers 10h, juste avant le bouclage de la place. A midi, elle était toujours la seule. J'étais chargé d'accueillir les vedettes et de les faire piloter par une équipe de filles à l'intérieur de ce vaste labyrinthe. Je commence à me faire des cheveux blancs. Je fonce à la direction technique, expose le problème, c'est l'affolement les coups de téléphone multidirectionnels fusent, la réponse aussi : la direction générale a oublié de faire des "coupes-files" pour les artistes. Ils sont vérouillées par le flicage généralisé du secteur. Ni une ni deux, je vois le problème, je n'attends pas une décision qui va mettre un quart d'heure à venir et sera peut-être complètement idiote. Je dégringole sur la place et fonce à la guitoune de commandement de la gendarmerie et coup de chance, le général n'était pas loin et il entend ce que je raconte à son officier d'ordonnance. Je lui explique en direct, et, comme il n'est pas con, "Oh bordel de merde!" dit-il, montrant ainsi qu'il avait compris l'ampleur du problème. On discute 30 secondes et il passe ses ordres au téléphone. 6/7 minutes plus tard, j'avais récupéré 6 de mes artistes, ayant abandonnés leurs véhicules et fini à pied, bloqués sans badge au grilles de la place. Trois autres sont arrivés sur la selle de motards et les deux derniers, je ne me souviens plus.

A la fin des opérations, le soir lors du cocktail, comme je discutais en rigolant avec le général et le félicitais de son efficacité, je le fus à mon tour par notre directeur technique et, c'est ainsi que je passais au sein des Apaches du statut de bouche trou occasionnel à celui de beaucoup plus envié de collaborateur irrégulier chargé du non ordinaire et des coups durs. Intermitance du spectacle oblige.

Dès la rentrée, je recommençais mes heures et un matin je fus convoqué par le directeur technique.

" L'Opéra est tout neuf, tu connais toutes les salades politiques qu'il y a eu autour et les dénigrements, il faut faire cesser tout ça et que l'Opéra s'occupe enfin de musique. Nous allons avoir notre premier concert et la première grande oreille va venir. Il doit impérativement repartir en disant du bien de ce bâtiment. Tiens me dit-il en me tendant le carnet de chèques de l'Opéra, tu as carte blanche et compte ouvert. Réussit, un point c'est tout."

Sergiu Celibidache


La grande oreille, c'était Sergiu Celebidache, le numéro 1 mondial des chefs d'orchestres depuis la mort de Karajan. Dans les couloirs de l'Opéra circulaient sur lui les bruits de chiottes les plus déplorables : grande gueule, casseur de carrière, intransigeant ... mais un génie de la musique, un fou furieux qui refusait d'être enregistré et refusait ainsi les grasses royalties de la Deutsch Gramophone. Je consultais sa biographie : il avait fait un essai de disque en 1947 et, devant le résultat qu'il jugea navrant, fit détruire la matrice et se jura de ne plus jamais faire d'enregistrements : la musique est vivante ou n'est pas!

Sale caractère!

Sergiu Celibidache


A l'époque, la République roulait Renault, je lui loue donc la plus belle R25 Bacara que j'ai pu trouver et vais l'attendre à l'aéroport de Roissy. A la seconde où je l'ai vu, ce n'était pas lui qui m'aparaissait, mais mon grand-père, celui que j'adorais! J'ai complétement craqué!

"Bonjour Monsieur, je suis chargé par l'Opéra de vous aider."

"Ah, ça tombe bien, j'ai des tapis qui viennent de Turquie, ils sont en douane" me dit-il un peu désemparé.

"Confiez-moi le ticket, je vous les livre demain."

Et tatati et tatata, finalement, pendant trois semaines, j'ai fait le chauffeur-secrétaire. Après les tapis, j'ai été à Fontainebleau m'occuper des faisans de sa résidence secondaire. A la porte de la loge j'étais son Cerbère et puis ... s'il m'avais demandé de décrocher la lune, bin ??? Peut-être bien que je l'aurais fait ???  Il était toujours à côté de moi, jamais à l'arrière. Certains jours nous avons passé plus de trois heures côte à côte. Assez souvent il me parlait, et me posait des questions, sur tout, sur rien. Je n'ai jamais osé lui dire que j'étais sourd (façon de parler) à la musique et que je m'en foutais royalement. Depuis toujours, j'étais incapable de poser mon attention sur les sons. Ils entraient par une oreille et sortaient par l'autre sans que rien ne les arrêtent dans un grand vide intersidéral. Je ne les entendais pas, ils n'existaient pas, alors la musique était le cadet de mes soucis. Le crétin béotien et la star. Il ne m'a jamais parlé de mon rapport à la musique.

Comme il avait un problème de réverbération avec son théâtre de Munich, je lui ai fait venir de Genève l'accousticien responsable de l'Opéra. Après avoir obtenu son analyse, il a pu lui dire tout le bien qu'il pensait de son travail à la Bastille et de l'excellente accoustique de la salle. J'avais rempli ma mission, le reste allait être la cerise sur le gâteau.

Et le jour du concert est arrivé : la 3è symphonie de Bruckner.

"Allez donc tout là-haut au 6è niveau" me dit-il.

J'y suis allé, ce sont les "populaires". Nous sommes sous les toits à 30 mètres du sol avec une vue plongeante sur les 3 premiers mètres de la scène. Au mieux vous voyez les pompes du chanteur. Les pires places du théâtre. Le rideau s'est levé, et dès la première note, je n'y ai rien compris, j'étais en Celibidache, j'étais lui. Toute la musique arrivait fondue, vivante, porteuse d'infini. Je savais tout ce qu'il faisait, je comprennais tout ce qu'il voulait. Pour la première fois de ma vie, j'entendais et c'était au travers de son oreille que je découvrais les saveurs et la pulposité des sons. Ils devenaient un vecteur de l'âme, son onde porteuse, il en était le magicien et j'étais avec lui. J'étais téléphate des pensées et dégustait l'attention de tout l'orchestre. Jusqu'à la fin j'ai tout entendu, tout perçu dans le moindre détail, j'étais complétement scotché.

Le lendemain, il repartait en Allemagne. Dans la voiture, je lui ai avoué que j'avais un enregistrement pirate du concert de la veille. J'attendais ses foudres connaissant son mépris pour la musique en boite. Il m'a répondu : "pour vous, c'est différent, vous étiez au concert, cette musique sera toujours vivante en vous et l'enregistrement fera remonter le souvenir". A l'aéroport, il me quitta en me glissant dans la paume une somme en cash à vous faire pâlir et me disant : "Jean-Claude, si vous en avez besoin, il y aura toujours un billet de 5000 (frs) pour vous à la maison."

Dieu que je l'ai aîmé cet homme!

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L'histoire n'est pas finie!

J'ai repris le boulôt ordinaire de l'Opéra et les missions auprès des artistes se sont succédées. Mais, pour moi, c'était foutu. Il m'avait donné son oreille. Chaque fois que j'entendais une musique, un chant, j'entrais au plus profond de la personne qui l'avait généré et connaissait toutes ses pensées, même les plus secrètes. Ce fût l'horreur!

Autant en lui, c'était un délice, un bain d'intelligence et un état intérieur qui faisait le pont entre la terre et le ciel, autant avec tous les autres, c'était un enfer d'orgueil, un vortex d'égoïsme d'ambitions ou de fumier! A l'Opéra, j'étais en plein centre d'une ruche d'avidité, au creuset de la vanité et tout les jours, c'était 5 / 10 / 50 personnes en qui, malgré moi, j'entrais télépathiquement. Une torture.

J'ai mis un an et demi à refermer cette "tierce-oreille". J'ai du démissionner de l'Opéra et dire adieu à ses gras salaires. Je me suis réfugié à la campagne et petit à petit, dans la solitude et la nature, je suis redevenu sourd aux humains. Aujourd'hui je gére et j'entends à la demande.

Trois ans plus tard, Celibidache revint à Paris, par fax il me fit demander, mais l'Opéra, devenu pingre, ne voulut faire les frais ni de lui faire plaisir ni de m'affréter de manière exceptionelle. J'ai quitté mon ermitage et suis monté spécialement pour lui à Paris. Il m'a fait entrer dans sa loge, m'a accordé 7/8 minutes. Par la suite, je lui ai écrit pour lui raconter ce qui s'était passé ce soir là avec sa 3è symphonie. Deux ans après il mourrait. Sa veuve m'a envoyé sa photo officirelle et un petit mot où elle me disait qu'il avait toujours ma lettre en dessus de pile sur son bureau et qu'il souhaitait y répondre.

Merci Maestro!

Sainte-Suzanne le 30 octobre 2008

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