Jacques Lang, pour le nouvel Opéra
Bastille avait fait recruter une bande de 30 "Apaches",
des intermittants du spectacle, afin de concrétiser et réussir
la cérémonie du 14 juillet 1989 décidée
par F. Mitterand. Des spécialistes du théâtre
vivant et de l'événementiel, capables en 8 jours de
vous transformer n'importe quel site en lieu de spectacle opérationnel
et sécurisé. Les hasards de la vie ayant fait que j'en
faisais partie, j'étais au service production dans un Opéra
qui n'était pas fini, et n'avait pas l'électricité.
Plus de 30 têtes couronnées ou Présidents en exercice
avaient été invités. Que du beau linge! Georges
Bush, père, accompagné d'une garde prétorienne
de 200 barbouzes, les missiles sol/air sur les toits de la place de
la Bastille transformée en piste d'hélicoptères
et accessible seulement aux porteurs de badges, le métro les
grilles tirées la station interdite, le quartier totalement
bouclé et la circulation trombosée dans les rues de
la moitié de la ville. Du rarement vu de mémoire de
parisien. Les 12 plus grandes divas et chanteurs de la planète
donnaient concert pour tout ces braves gens à 12h30, en lever
de rideau d'un déjeuner grandiose à l'Elysée.
A 11h45, seule Barbara Hendrix était arrivée à
pied vers 10h, juste avant le bouclage de la place. A midi, elle était
toujours la seule. J'étais chargé d'accueillir les vedettes
et de les faire piloter par une équipe de filles à l'intérieur
de ce vaste labyrinthe. Je commence à me faire des cheveux
blancs. Je fonce à la direction technique, expose le problème,
c'est l'affolement les coups de téléphone multidirectionnels
fusent, la réponse aussi : la direction générale
a oublié de faire des "coupes-files" pour les artistes.
Ils sont vérouillées par le flicage généralisé
du secteur. Ni une ni deux, je vois le problème, je n'attends
pas une décision qui va mettre un quart d'heure à venir
et sera peut-être complètement idiote. Je dégringole
sur la place et fonce à la guitoune de commandement de la gendarmerie
et coup de chance, le général n'était pas loin
et il entend ce que je raconte à son officier d'ordonnance.
Je lui explique en direct, et, comme il n'est pas con, "Oh bordel
de merde!" dit-il, montrant ainsi qu'il avait compris l'ampleur
du problème. On discute 30 secondes et il passe ses ordres
au téléphone. 6/7 minutes plus tard, j'avais récupéré
6 de mes artistes, ayant abandonnés leurs véhicules
et fini à pied, bloqués sans badge au grilles de la
place. Trois autres sont arrivés sur la selle de motards et
les deux derniers, je ne me souviens plus.
A la fin des opérations, le soir lors du cocktail, comme je
discutais en rigolant avec le général et le félicitais
de son efficacité, je le fus à mon tour par notre directeur
technique et, c'est ainsi que je passais au sein des Apaches du statut
de bouche trou occasionnel à celui de beaucoup plus envié
de collaborateur irrégulier chargé du non ordinaire
et des coups durs. Intermitance du spectacle oblige.
Dès la rentrée, je recommençais mes heures et
un matin je fus convoqué par le directeur technique.
" L'Opéra est tout neuf, tu connais toutes les salades
politiques qu'il y a eu autour et les dénigrements, il faut
faire cesser tout ça et que l'Opéra s'occupe enfin de
musique. Nous allons avoir notre premier concert et la première
grande oreille va venir. Il doit impérativement
repartir en disant du bien de ce bâtiment. Tiens me dit-il en
me tendant le carnet de chèques de l'Opéra, tu as carte
blanche et compte ouvert. Réussit, un point c'est tout."

La grande oreille, c'était Sergiu Celebidache, le numéro
1 mondial des chefs d'orchestres depuis la mort de Karajan. Dans les
couloirs de l'Opéra circulaient sur lui les bruits de chiottes
les plus déplorables : grande gueule, casseur de
carrière, intransigeant ... mais un génie de la musique,
un fou furieux qui refusait d'être enregistré et refusait
ainsi les grasses royalties de la Deutsch Gramophone. Je consultais
sa biographie : il avait fait un essai de disque en 1947
et, devant le résultat qu'il jugea navrant, fit détruire
la matrice et se jura de ne plus jamais faire d'enregistrements :
la musique est vivante ou n'est pas!
Sale caractère!

A l'époque, la République roulait Renault, je lui loue
donc la plus belle R25 Bacara que j'ai pu trouver et vais l'attendre
à l'aéroport de Roissy. A la seconde où je l'ai
vu, ce n'était pas lui qui m'aparaissait, mais mon grand-père,
celui que j'adorais! J'ai complétement craqué!
"Bonjour
Monsieur, je suis chargé par l'Opéra de vous aider."
"Ah, ça tombe bien, j'ai des tapis qui viennent de Turquie,
ils sont en douane" me dit-il un peu désemparé.
"Confiez-moi le ticket, je vous les livre demain."
Et tatati et tatata, finalement, pendant trois semaines, j'ai fait
le chauffeur-secrétaire. Après les tapis, j'ai été
à Fontainebleau m'occuper des faisans de sa résidence
secondaire. A la porte de la loge j'étais son Cerbère
et puis ... s'il m'avais demandé de décrocher la lune,
bin ??? Peut-être bien que je l'aurais fait ??? Il était
toujours à côté de moi, jamais à l'arrière.
Certains jours nous avons passé plus de trois heures côte
à côte. Assez souvent il me parlait, et me posait des
questions, sur tout, sur rien. Je n'ai jamais osé lui dire
que j'étais sourd (façon de parler) à la musique
et que je m'en foutais royalement. Depuis toujours, j'étais
incapable de poser mon attention sur les sons. Ils entraient par une
oreille et sortaient par l'autre sans que rien ne les arrêtent
dans un grand vide intersidéral. Je ne les entendais pas, ils
n'existaient pas, alors la musique était le cadet de mes soucis.
Le crétin béotien et la star. Il ne m'a jamais parlé
de mon rapport à la musique.
Comme il avait un problème de réverbération avec
son théâtre de Munich, je lui ai fait venir de Genève
l'accousticien responsable de l'Opéra. Après avoir obtenu
son analyse, il a pu lui dire tout le bien qu'il pensait de son travail
à la Bastille et de l'excellente accoustique de la salle. J'avais
rempli ma mission, le reste allait être la cerise sur le gâteau.
Et le jour du concert est arrivé : la 3è symphonie
de Bruckner.
"Allez donc tout là-haut au 6è niveau" me
dit-il.
J'y suis allé, ce sont les "populaires". Nous sommes
sous les toits à 30 mètres du sol avec une vue plongeante
sur les 3 premiers mètres de la scène. Au mieux vous
voyez les pompes du chanteur. Les pires places du théâtre.
Le rideau s'est levé, et dès la première note,
je n'y ai rien compris, j'étais en Celibidache, j'étais
lui. Toute la musique arrivait fondue, vivante, porteuse d'infini.
Je savais tout ce qu'il faisait, je comprennais tout ce qu'il voulait.
Pour la première fois de ma vie, j'entendais et c'était
au travers de son oreille que je découvrais les saveurs et
la pulposité des sons. Ils devenaient un vecteur de l'âme,
son onde porteuse, il en était le magicien et j'étais
avec lui. J'étais téléphate des pensées
et dégustait l'attention de tout l'orchestre. Jusqu'à
la fin j'ai tout entendu, tout perçu dans le moindre détail,
j'étais complétement scotché.
Le
lendemain, il repartait en Allemagne. Dans la voiture, je lui ai avoué
que j'avais un enregistrement pirate du concert de la veille. J'attendais
ses foudres connaissant son mépris pour la musique en boite.
Il m'a répondu : "pour vous, c'est différent, vous
étiez au concert, cette musique sera toujours vivante en vous
et l'enregistrement fera remonter le souvenir". A l'aéroport,
il me quitta en me glissant dans la paume une somme en cash à
vous faire pâlir et me disant : "Jean-Claude, si vous en
avez besoin, il y aura toujours un billet de 5000 (frs) pour vous à
la maison."
Dieu que je l'ai aîmé cet homme!
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L'histoire n'est pas
finie!
J'ai repris le boulôt ordinaire de l'Opéra et les missions
auprès des artistes se sont succédées. Mais,
pour moi, c'était foutu. Il m'avait donné son oreille.
Chaque fois que j'entendais une musique, un chant, j'entrais au plus
profond de la personne qui l'avait généré et
connaissait toutes ses pensées, même les plus secrètes.
Ce fût l'horreur!
Autant en lui, c'était un délice, un bain d'intelligence et un état
intérieur qui faisait le pont entre la terre et le ciel, autant
avec tous les autres, c'était un enfer d'orgueil, un vortex
d'égoïsme d'ambitions ou de fumier! A l'Opéra,
j'étais en plein centre d'une ruche d'avidité, au creuset
de la vanité et tout les jours, c'était 5 / 10 / 50 personnes
en qui, malgré moi, j'entrais télépathiquement.
Une torture.
J'ai mis un an et demi à refermer cette "tierce-oreille".
J'ai du démissionner de l'Opéra et dire adieu à
ses gras salaires. Je me suis réfugié à la campagne
et petit à petit, dans la solitude et la nature, je suis redevenu
sourd aux humains. Aujourd'hui je gére et j'entends à
la demande.
Trois ans plus tard,
Celibidache revint à Paris, par fax il me fit demander, mais
l'Opéra, devenu pingre, ne voulut faire les frais ni de lui
faire plaisir ni de m'affréter de manière exceptionelle.
J'ai quitté mon ermitage et suis monté spécialement
pour lui à Paris. Il m'a fait entrer dans sa loge, m'a accordé
7/8 minutes. Par la suite, je lui ai écrit pour lui raconter
ce qui s'était passé ce soir là avec sa 3è
symphonie. Deux ans après il mourrait. Sa veuve m'a envoyé
sa photo officirelle et un petit mot où elle me disait qu'il
avait toujours ma lettre en dessus de pile sur son bureau et qu'il souhaitait y répondre.
Merci Maestro!
Sainte-Suzanne le 30 octobre 2008
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