Biographie de Agustín Guzmán


version originale en espagnol
proposée par Aymara Falcon


J'ai été stupéfait lorsque j'ai découvert le travail d'Agustín Guzmán. Pendant dix ans, entre 1986 et 1996, j'ai travaillé à mettre au point des techniques et un art de la remémoration, principalement en eau chaude. En même temps et jusqu'à leur mort, j'ai reçu les enseignements à l'inipi et à la quête de vision d'Archie Lame Deer et Wallace Black Elk. De l'autre côté de l'Atlantique, Agustín Guzmán faisait exactement la même chose : travail de mémoire en eau chaude et hutte de sudation. Il ajoute à sa méthode thérapeutique une plante-médecine Wachuma (surnommée "San Pedro" par les espagnols de la conquête, car elle ouvre les portes du Paradis). En Europe, ne disposant pas de ces plantes, j'utilise la transe, dont mon premier formateur à l'âge de 19 ans fut le docteur Jacques Donnars, et, d'autres méthodes non-conventionnelles comme le saut à l'élastique. Les plantes-médecines, la transe et les chocs, sont des ouvreurs de portes qui permettent à la conscience dans un premier temps d'avoir accès à la mémoire du corps et à ses émotions enfouies en situation d'observateur/observant, c'est le temps de l' "âme mémoire", puis, dans un deuxième temps de se relier au monde qui nous entoure nous donnant accès à la mémoire du monde et à la vision.

La biographie que vous allez lire est celle de la formation d'un homme-médecine, son ambiance me rappelle celle décrite par Archie Lame Deer dans "Le cercle sacré", édition Plon. Il fait partie des "Guérisseurs-Blessés".

*****

Agustín Guzmán est né, il y a 54 ans, dans une petite ville des Andes péruviennes proche de la frontière avec l’Équateur. Il est le sixième fils d'une famille composée de sept frères et soeurs et ses parents, Jova et Agustín, paysans illettrés sont originaires de la Nation Quechua. Il a vécu toute son enfance dans les arides montagnes andines où il a appris a déchiffrer les secrets de la Nature ; la vie andine demande à ses fils d’avoir une volonté et une foi inébranlables, et c’est pour cela que depuis très jeune, il a compris que le dialogue permanent avec elle permet de maintenir l'équilibre sensible nécessaire à la subsistance.

D’une colline sortait le Soleil et derrière une autre il se dissimulait...C’est là qu’il voulait aller... Cela lui prendrait cinq jours de randonnée pour arriver jusqu'à la colline qui fait disparaître le Soleil. Quand il sera arrivé il le prendra dans ses mains. Voilà quelle était son aspiration et son père le regardait déconcerté.

Traditionnellement, dans les Communautés quechuas, les hommes ont l’habitude d’avoir les cheveux longs et tressé mais, arrivé à l'école publique, les parents d’Agustin ont été obligés de trahir cette coutumes ; cet épisode lui laisse une trace ineffaçable et, bien qu'il ait été obéissant aux normes imposées, cet événement a été à l’origine de sa future rébellion. Il s’est alors promis à lui-même que le jour où il pourrait décider sur ses actes, il se laisserai pousser les cheveux pour pouvoir à nouveau les tresser. La tradition dit que, quand on coupe à un homme les cheveux sa force diminue. Nous ne parlons bien évidemment pas de force au sens vulgaire du terme, mais de la résistance à dominer ce qui est à l'intérieur et à l’extérieur de soi. Appartenir à une des dernières générations qui portaient fièrement la tresse en synonyme d'identité a été, d’une certaine manière, le point de repère qui a marqué son chemin.

Dans les Andes, quand les parents travaillent la terre, les enfants sont habitués à jouer près d'eux, plus tard ils s'intègrent dans ces tâches. Il a donc pu observer l’idyllique ritualité qu’avait son père avec ses cultures. Il se levait très tôt pour leur parler et, les nuits de Pleine Lune, il leur « jetait des prières » à sa façon en demandant aux cultures de s’élever et de lui donner des fruits. Quant à Agustin, pour lui est venu le temps de l'école qui, plus que des enseignements, lui a donner des déceptions. La première chose que lui ont enseigné les professeurs fut que les animaux et les plantes n'avaient pas d’intelligence ni de sentiments. Comment accepter ces concepts alors qu’il avait partagé la dévotion avec laquelle son père dialoguait avec les plantes ? Mais son père était illettré. Comment allait-on croire aux mots de quelqu'un qui ne savait pas écrire ? Le sentiment de rébellion se faisait à nouveau sentir.

Se réfugiant dans ses rêves, ces derniers lui dévoilaient qu’il y avait beaucoup plus de chose que seulement ce qui pouvait se voir, d’autres mondes, d’autres réalités. En se servant de jeûnes et du silence, il déambulait dans les montages à la recherche de leurs secrets.

Il dormait sous les arbres en cherchant des réponses au rêve récurrent qui l'a poursuivi jusqu'à son adolescence : il faisait de la force avec ses mains et parvenait à déplacer les montagnes, il voyait comme les pierres tombaient se cassant en mille morceaux.

Mal nourri, mal habillé et ressentant une certaine honte et des douleurs, il travaillait durement une terre qui demandait des remboursements. Une fois par an, il accompagnait ses parents chez un guérisseur pour offrir leurs mesas* et ainsi restituer à la Pacha * tout ce qu’ils avaient reçu. Kintu* de Coca, eau-de-vie , coquillages marins, tabac, eau fleurie...faisaient parti de l’offrande ainsi que la prise de Wachuma, un cactus qui s'est fait nommer Saint Pierre (San Pedro) pour trouver une légitimité devant les prêtres « qui avaient amené une épée cachée derrière la croix ».

La rébellion continuait. A la fin de ses études secondaires, il décida de ne pas être agriculteur. Il voulait connaître le monde, aller jusqu'au dernier trou dans lequel se dissimulait le Soleil.

Comme tout paysan, il arriva à Lima en croyant qu'il pourrait y vivre comme il le faisait dans ses collines. Il voulait étudier philosophie ou psychologie pour savoir ce qui passait à l’intérieur des gens, entrer dans leur tête, comprendre pourquoi ils pleurent ou ils rient. Le fantasme n’a pas duré longtemps. Son frère, déjà étudiant dans la ville, survivait difficilement avec l’argent que lui envoyaient leurs parents.

Il était donc impossible d’étudier. Il travailla alors comme facteur pour pouvoir marcher comme quand il était enfant. Il marchait affamé, dans une ville où personne ne s’intéresse aux rêves et à la faim d'un cholo* . Il s’asseyait sur les bancs des places pour regarder plus loin que ce qu'il voyait et, c’est d’un de ces bancs qu’il a vu s’élever les fondations du bâtiment qui deviendrait un luxueux hôtel international, lieu où un an plus tard il trouverait à la fois son salut et sa punition.

Quand il a été embauché comme employé de l'hôtel, il avait le salaire le plus faible ; mais en peu de temps, il a commencé à grimper les échelons. Il travaillait sans repos et oubliait les anciennes pénuries : l'argent était le placebo qui calmait sa rébellion et il pensait que c’était ainsi qu'il souhaitait réellement vivre.

Son père était mort et sa dernière soeur était arrivée à Lima pour étudier obstétrique, en sachant les sacrifices que cela représentait. Il commença à travailler sans trêve et à prendre de plus en plus goût à l'alcool. Pendant huit ans il travailla sans vacances et recevait un très bon salaire pour ses services. Mais, il voulu plus. Comme beaucoup de péruviens, il pensa qu'émigrer serait la solution non seulement pour sa propre vie sinon aussi pour celle de sa famille. Passeport en main, il monta donc dans l'avion qui l’emmena en Allemagne, avec seulement une petite valise avec des vêtements et la tête pleine de projets : rester vivre en Europe, travailler, étudier et se marier.

Une semaine après son arrivée une voix commença à lui marteler les oreilles : "Rentre !". Il ne l’écouta pas et la voix cria plus fort "Rentre !". Il ne voulait pas écouter et la voix hurlait alors "Rentre !". Après quarante-cinq jours de résistance, il décida de lui obéir. La voix, habituée à l’entêtement de cet homme, continua de fermement lui ordonner : "Rentre !".

Pendant qu’il était en Allemagne, en France, Belgique et en Hollande, les gens lui posaient des questions sur les contrastes du Pérou, et Agustin ne pouvait rien leur dire parce qu’en réalité il ne connaissait pas sa terre. Il était directement allé de sa communauté de paysans à la grande ville et dans chacune d’elle le travail avait été son unique distraction.

Proche du Soleil, il promit cette fois qu’il ne laisserait pas endroit sans le visiter. L'homme qui arriva à l'aéroport de Lima n'était plus le même que celui qui était parti, il ne voulait plus être le meilleur travailleur et avait compris que le travail était seulement un moyen pour obtenir d'autres choses. L'alcool était toujours présent et il en était dépendant

Il voyagea jusqu'aux endroits les moins recommandables du Pérou. Il voulait tout connaître. C’était cela le monde qui l'appelait. Lors d’un voyage à Piura, ville connue pour ses guérisseurs et les miraculeuses eaux des lagunes, désireux d'abandonner le vice, il s'est approché de l’un d'eux. L'homme travaillait avec la Wachuma et avec des prières chrétiennes. Une fois par an, il lui rendait visite pour se guérir de son problème avec l'alcool, mais après plusieurs voyages, le maître lui dit : "je ne te recevrai plus, vas te guérir toi-même, tu sais comment le faire et tu dois le faire ". Il se senti abandonné.

De retour à Lima, il se souvint alors d’un incident qui s’était produit quand il avait 12 ans et qu’il pouvait voir maintenant comme un rite initiatique, le moment de la souffrance chamanique.

Il tombait et une douleur insupportable dans son dos, le faisait tomber de douleur, le feu ne durait pas plus d’une demi-heure. Madame Jova surveillait son fils sans savoir comment l’aider, jusqu'à ce qu’elle l’amena voir un guérisseur qui, avec des prières améliora l’état de l’adolescent. Mais depuis ce jour-là, ce feu l’avait toujours accompagné en signe de quelque chose dont il ne retrouvait pas le souvenir.

Le retour à sa culture lui permettait de comprendre. Il avait voulu être un professionnel et croyait que pour obtenir cela, on devait laisser derrière nous nos racines, vivre dans la ville, éloigné de leur Mémoire y anesthésie par l'alcool.

A ce moment, sa soeur l’avait motivé à commencer l'université. Il commençait à voir plus clairement que son travail serait ce qui lui permettrait d'étudier. Cette conviction dura peu car vivant dans la grande ville, il était difficile d’abandonner la boisson. Le jour où, voulant boutonner sa chemise, il s'est rendu compte qu’il n’arrivait pas à coordonner ses mains, il a commencé à préparer sa propre Médecine.

Les premières prises ont été de la désintoxication et dans les suivantes sont arrivés les visions et les rêves : l'auto-guerisson avait commencé. Il avait déjà renoncé au travail, dominait la langue anglaise et avait terminé ses études de tourisme ; il était temps de faire le grand saut.

Le nouveau travail lui permit de connaître des gens de beaucoup de lieux et en leur rendant visite il apprenait à connaître ces lieux spéciaux du Pérou, desquels il n'avait rien su conter dans le passé. Les touristes qui le cherchaient, paraissaient plus des pèlerins que des voyageurs. Chaque voyage devenait un apprentissage et un « miracle ». En accompagnant les étrangers, il s'est très tôt rendu compte qu’il savait beaucoup plus de l’autre réalité, que ce qu'il pensait.

Cependant, quelque chose ne fonctionnait pas comme il l’attendait. Avec une cruauté énorme, le terrorisme avait assailli son pays, effrayant les voyageurs et les rentrées d’argent. Les dettes commençaient à s'accumuler sur son bureau. A chaque fois pourtant, des miracles ou des "choses étranges" arrivaient pour résoudre la situation. Il travaillait dur avec la Wachuma et peu à peu l'alcoolisme a fait parti du passé. Il a alors commencé "à comprendre" ses rêves.

Les personnes ont commencé à le chercher, plus que pour les guider dans leurs parcours géographiques mais dans leurs "voyages de retour" vers eux-mêmes. Emportant sa Médecine, il a voyagé en Argentine et plus tard au Brésil ; à San Pablo, un journaliste de la revue Planète, consacrée à des sujets spirituels, lui a fait sa première interview.
Mais, comme dans le mythe de Quiron, le Guérisseur n’oublie jamais qu'il a aussi été un Blessé et il revit dans la douleur des autres, ses propres douleurs déjà guéries. Il connaît la route de la guérison. Il peut renouer la trame juste là où le fil a été coupé. Il est le seul à avoir le courage nécessaire pour aller en enfer et en sortir ensuite accompagné de celui qui est venu chercher de l’aide.


Bien que la tradition du Wachuma semblait perdue et que certains disaient qu'on ne pouvait pas utiliser le feu dans les Cérémonies, Agustin entendait le feu "l'appeler" et lui dire « utilise – moi ». La Plante le guidait. Il savait pourtant qu’au moment où la Médecine commence à faire effet, le froid devient intolérable, le vent gelé des Andes emprisonne les corps et ne permet pas de trouver la concentration nécessaire aux visions.

Lors d’un voyage au Brésil, il fait un jour une Cérémonie sur la plage et, intuitivement, il demande aux participants d’entrer dans les eaux chaudes de l’Atlantique. C’est alors qu’il comprend que quelque chose de nouveau vient de lui être révélé : la Wachuma se travaille avec l’Eau. Dans l'eau la Médecine est potentialisée. Eau et Feu. Les eaux thermales des Andes deviennent alors un utérus accueillant ; l'énergie féminine de la Plante coulerait en travaillant les émotions et en étendant la conscience, le feu prendrait au corps pour lui restituer la Mémoire. Le travail avec deux énergies féminines comme l'Eau et la Wachuma seraient comme deux mères travaillant au sauvetage de ce qui a été oublié.

Ce n'est pas le corps qui se rend malade, c’est l'Âme qui s’épuise et donne alors des signaux d'alarme au corps physique ; il avait tant cherché en s’opposant à sa nature mais au final il savait d’où se projetait la maladie.

Aujourd'hui il dit qu’il y a trois façons de se devenir Guérisseur : par héritage, touché par un certain phénomène naturel et grâce à l'autoguérison, celle du Guérisseur- Blessé. Aujourd’hui il peut donner aux autres toute l'aide qu'il n'avait pas pu trouver.

Il sait que si on trouve l’équilibre des émotions, le chemin est plus facile ; l’humilité, qu’il avait apprise de son père, a fait de lui une meilleure personne.

Quand il voyageait en Inde et qu’on lui montrait ceux appelés les Illuminés, il s'était rendu compte que ce type d'illumination existait aussi dans les Andes.

Il ne s’est jamais marié et n’a pas d’enfants mais, les « fils de l'Âme » ne lui ont pas été renié, « Chacun doit savoir s'éloigner du monde, sans richesse matérielle, avec le seul investissement spirituel » nous dit-il.

La solitude ne lui provoquait pas de douleur mais, jusqu'à l’arrivée de Silvia, une très belle femme brésilienne qui est maintenant sa compagne, il se demandait si se serait toujours ainsi,. Il se déclare sans maître, mais remercie encore le seul guérisseur auquel il a rendu visite, de lui avoir permis de trouver sa chance à la recherche de sa guérison. Ses yeux se remplissent de larmes quand il parle de son père et de ce que, en silence, il lui a enseigné. Sa voix se brise quand il évoque la dernière conversation avec madame Jova : « Sois sereine, je suis bien » lui avait-il dit et, dans ces mots peut être que sa mère a alors compris le sens de cette apparition de Jésus qui la regardait bienveillante.

Pour laisser s’envoler ses rêves, à la fin de l'année 2001, il a demandé à d'autres personnes de fonder avec lui, l’ONG Communauté Tawantinsuyu, qui se dédie à revaloriser la Médecine Traditionnelle et le Patrimoine Tangible et Intangible de nos Cultures. Depuis ses débuts, l’organisation a pris part et a organisé différents événements culturels en rapport avec les Cultures Andines et Amazoniennes.

Il sait qu’il y a encore beaucoup à faire. Le monde est injuste, inégal et parfois cela peut nous paraître insurmontable mais cela doit au contraire nous donner plus de force pour continuer. Notre Médecine est alchimie et rite. « Être au service des gens est réconfortant ; comprendre leurs rêves, c’est comme lire le livre de leurs vies. »

Nation Quechua : la Nation Quechua (nommée en Équateur comme Kiwchas) est étendue sur toute la longueur de la colonne vertébrale des Andes, divisée après la Conquête., Actuellement ses fils habitent des pays et ils sont séparés par des frontières (l'Argentine, la Bolivie, l'Équateur, le Pérou et la Colombie)

Mesa : Cérémonie andine durant laquelle on fait une offrande à la Pachamama en remerciant pour les aliments qu’elle nous offre

Pacha : vu la richesse expressive de la langue quechua, ce terme a plusieurs significations : temps, terre, univers, monde

Kintu : groupe de trois Feuille de Coca choisies pour être utiliser dans les Cérémonies.

Cholo : nom dédaigneux avec lequel, encore actuellement, on nomme les quechuas et les aymaras

texte proposé par Aymara Falcon, ajouté le 5 janvier 2006

Retourretour aux pages consacrées
aux rencontres
traditionnelles